Article de Robert Moulias – vice-président d’Alma-France
H Beck – Alma-Paris
Parution dans la tribune libre de la Revue francophone de gériatrie et de gérontologie (N° 134 d'avril 2007) : publiée par les éditions MF. 8, rue Tronchet. 75008. PARIS.
Le mot « bientraitance » a été proposé comme contraire de maltraitance. Aucun des deux mots ne figure dans les dictionnaires. Abus, négligences, violences envers les vieillards sont des termes bien plus clairs que « la maltraitance des personnes âgées ». Bientraitance pourrait définir une action professionnelle de qualité. Comment mesurer cette qualité ? Comment admettre qu’une action professionnelle puisse ne pas rechercher la qualité ?
UN CONCEPT DANGEREUX
La maltraitance est permise par l’emprise d’une personne ou d’une structure mal préparées à cette mission sur une ou des personnes qui en dépendent. Elle relève rarement de la pure malveillance. On est plus souvent maltraitant par la conjugaison de la bienveillance et de l’ignorance, que par volonté de nuire. Les exemples abondent.
Chacun professionnel ou famille, ne peut se voir que bien-traitant. Celui qui écrase l’autre d’un maternage et d’une assistance étouffante ; celui qui oblige à participer à des animations infantilisantes, celui qui encercle son patient dépendant d’interdits et d’abus de précautions ; celui qui se lance dans un acharnement thérapeutique qu’aucune réflexion scientifique ni éthique ne justifie ; celui qui abandonne les soins d’un malade curable, celui qui harcèle l’autre d’une façon intolérable - ce qu’il déclare faire pour le bien de l’autre, celui qui bétonne son emprise en supprimant toute possibilité d’initiative, etc se voient bien-traitants. Combien d’actions de « bientraitance » sont des abus, des violences ou des négligences.
Le terme « bientraitance » s’utilise dans un pharisianisme moderne pour décrire sa propre attitude et critiquer celle des autres. La « bientraitance » va de pair avec la « solidarité » - c’est-à-dire c’est aux autres de payer et de faire; avec les « incivilités » ‘ c’est-à-dire les délits qu’on ne veut pas ou ne peut pas sanctionner, avec le « sociétal », c'est-à-dire c’est la faute aux autres… L’usage du mot « bientraitance » se révèle dangereux. Personne ne sait de quoi on parle, si ce n’est que ceux qui en parlent sont satisfaits de ce qu’ils font.
▪ LES PRÉALABLES D'UNE ÉVENTUELLE BIENTRAITANCE. ces préalables sont décrits dans la Revue de Gérontologie (2006)
I – La compétence.
Sans compétence, nul ne peut être bientraitant. Etre compétent dans un domaine signifie disposer d’un savoir suffisamment étendu pour comprendre la majorité des situations rencontrées, avoir acquis les attitudes nécessaires pour faire face à ces situations, connaître les limites de ce savoir, savoir quand et à qui demander un autre avis ou passer la main. Une bientraitance auto proclamée traduit l’ignorance : plus une personne est compétente, plus elle est consciente de ses limites et capable de critiquer son action.
La compétence ne se mesure pas que par la qualification, mais celle-ci reste un des meilleurs outils d’acquisition de la compétence.
II - La déontologie.
Chaque métier a sa déontologie. La déontologie du domaine des soins et de l’aide se doit d’être rigoureuse. On ne peut être bientraitant sans déontologie. C’est évident pour les médecins et pour les soignants. C’est aussi indispensable pour les métiers de la compensation du handicap et les métiers de l’aide. Il existe aussi une déontologie de la direction et une déontologie de la gestion. Nombre de structures ne s’occupent plus que d’elles mêmes et non de leur mission.Il ne peut y avoir de bientraitance sans une déontologie du décideur politique, quelque soit son niveau, en particulier au niveau local. Bientraitance ne peut cohabiter avec clientélisme. Avant de parler d’éthique, respectons une déontologie
III - La conscience de son action.
Les métiers de l’aide et des soins concernent des personnes, non des objets. La responsabilité individuelle de chaque professionnel(le) est engagée. La prise de conscience de l’emprise que son rôle lui donne sur l’autre requiert une préparation. On ne peut considérer leur tâche comme purement technique. On peut être violent et abusif malgré une technique parfaite. On aboutit alors à un mauvais soin.
Cette conscience de l’importance de la tâche permettrait de valoriser ces métiers. « Ce que je fais est indispensable et nul ne peut le faire à ma place. Je suis fière de mon métier » déclarait une aide soignante de Soins de Longue Durée gériatriques lors d’une réunion où ces personnels se lamentaient sur l’absence de reconnaissance de leur rôle.Elle qui avait raison.
- IV Le respect de la dignité de la personne malade et de ceux qui s’en occupent.
Valoriser la personne dont on s’occupe valorise le professionnel. Respecter la personne humaine dans la personne malade, quels que soient ses incapacités et handicaps, est la base de tout soin. De l’agent hôtelier au directeur chacun a dans son métier la responsabilité de personnes que leur vulnérabilité a placées sous son emprise. C’est l’honneur de chacun de traiter d’autant mieux cette personne qu’elle n’est plus en état de demander ou de dire par elle-même.
Bien traiter devrait être traiter selon ses besoins celui qui ne peut le faire lui-même. Ces métiers représentent ainsi l’honneur de la Société : grâce à eux Elle n’abandonne pas ceux qui sont devenus dépendants des autres. Ces métiers sont le bras armé de la « Solidarité ». Sans les femmes et les hommes de ces métiers, l’argent consacré à la Solidarité ne serait qu’un coûteux leurre. L’abandon des personnes en situation de dépendance, des professionnels et familles qui s’en occupent consacrerait le déni de leur dignité humaine par la Société.
La bientraitance exige que ces professionnels respectent cette dignité et que la Société respecte et valorise la dignité de ces professionnels et des personnes dont ils ont la charge.
V - Une notion d’équipe.
On ne peut être bientraitant seul. Qu’il s’agisse d’un service hospitalier, d’une institution d’accueil, d’un service de soin et/ ou d’aide au domicile, ou du réseau de travailleurs libéraux et indépendants, une équipe se constitue autour de la personne assistée. Les préalables doivent concerner TOUS les membres de l’équipe. Tout maillon faible met à mal la « bientraitance » de l’équipe.
▪ DÉFINIR LA BIENTRAITANCE EST-IL POSSIBLE ?
Bien traiter, ce devrait être reconnaître des objectifs. Il vaut mieux parler d’objectifs pour garder un regard auto - critique sur sa démarche. Nul ne peut se dire toujours « bien – traitant ». Edicter des normes de la bientraitance, ce serait mettre toutes les équipes en échec. Ce serait laisser d’un côté pérorer des théoriciens de la bientraitance imbus de l’autosatisfaction de celui qui n’a pas les mains dans le charbon (euphémisme), de l’autre culpabiliser ceux qui justement font de leur mieux pour prendre soin des personnes en situation de dépendance, mais qui sont conscients de leurs limites au quotidien. Toute situation de dépendance est une violence, une situation de souffrance pour la personne, une maltraitance de fait.
▪ QUELS SERAIENT LES OBJECTIFS D'UNE "BIENTRAITANCE" ?
I- ÊTRE CONSCIENT QUE L'ON A UNE EMPRISE SUR LA PERSONNE
qui dépend de vous, que cette personne conserve son humanité malgré ses déficiences.
Être conscient que cette personne est contrainte à vous faire confiance, que cette confiance est un honneur et entraîne votre responsabilité. Cette conscience demande des qualités intrinsèques et un réel apprentissage professionnel.
II – AVOIR LA CONNAISSANCE ET LA PRATIQUE DE BONS GESTES PROFESSIONNELS CORRESPONDANT AU MÉTIER EXERCÉ.
Ces bonnes pratiques exigent des connaissances théoriques, de savoir utiliser ces connaissances, le savoir être relationnel du travail en équipe et du travail auprès d’autrui, autrui étant frappé de déficiences qui peuvent modifier son aspect et son comportement en plus de l’altération de ses capacités. Les multiples aspects de cette compétence exigent une réelle formation pratique et une capacité de réflexion sur ses pratiques.
III –RESPECTER UNE DÉONTOLOGIE PROFESSIONNELLE EXIGEANTE QUI DOIT ÊTRE ENSEIGNÉE ET SUIVIE.
Chaque profession est concernée, pas seulement le médecin ou l’infirmière, mais le directeur d’établissement ou de service, l’aide à domicile, l’auxiliaire de vie, l’aide soignant. Confidentialité, travail en équipe, travail auprès de personnes vulnérables exigent des règles professionnelles contraignantes, même si cela contraste avec le laxisme à la mode. Des formules de serment et d’organisation ordinale ne devraient pas concerner que les médecins. Tous ceux qui ont affaire à la personne vulnérable et deviennent les témoins de ses déficiences ont le même devoir de réserve, de confidentialité, d’assistance. Cela valoriserait ces professions. Les remplaçants des congés annuels des facteurs prêtent bien serment de respecter la confidentialité du courrier, pourquoi pas tous ces métiers ?
IV – RESPECTER LA DIGNITÉ ET L'AUTONOMIE.
Faut-il rappeler que chaque personne en situation de dépendance garde sa dignité de personne humaine ? Il est si vite fait sous l’influence de la routine ou pour se protéger de transformer cette personne en objet. La meilleure compétence devient alors insuffisante. La personne en situation de dépendance demande d’autant plus un regard de respect et d’humanité sur elle qu’elle est plus dépendante d’autrui.
Bien traiter exige de tenir compte des capacités restantes et des souhaits de la personne. Encore faut il chercher à connaître ces souhaits.
Bien traiter exige aussi de s’interroger sur le sens de l’aide. L’aide ne doit faire à la place que lorsque la fonction est définitivement perdue. Autrement l’aide doit aider à faire jusqu’à récupération totale ou partielle de la fonction. Aider à faire est plus difficile et plus consommateur de temps que de faire à la place. Faire systématiquement à la place peut enfoncer la personne dans le handicap ou la dépendance- tout en se voyant bientraitant..
V – CONNAÎTRE LES LIMITES DE SES CAPACITÉS ET DE SON SAVOIR.
Quelle que soit le métier, nul ne peut tout savoir et tout faire. Chacun doit rester dans les limites de ses qualifications et de ses connaissances. Le glissement des tâches s’il est parfois rendu nécessaire par l’urgence ne doit jamais devenir la règle. Chacun doit savoir demander l’avis de l’autre chaque fois que nécessaire. Il est indispensable que l’auxiliaire de vie ou le soignant sache quand demander l’avis du médecin, ou quand lui rapporter un fait. Le médecin se doit de s’informer de ce que remarque et sait l’auxiliaire de vie. Il doit savoir quand il faut recourir à un spécialiste en temps utile. Nul ne peut être omniscient. La situation de dépendance exige un travail d’équipe. Le rôle de chacun y est indispensable
.VI – AGIR DE FAÇON RÉFLÉCHIE POUR LE BIEN DE LA PERSONNE DONT ON A LA CHARGE.
Dans ces métiers concernant la personne vulnérable, encore plus que dans les autres professions, la motivation de faire bien et de voir ce bien reconnu est un facteur d’efficacité bien plus fort que l’usage de la carotte et du bâton. C’est un fait scientifiquement prouvé. La reconnaissance du travail est indispensable à tout travail de qualité.
Ce travail de responsabilité de chacun exige une utilisation réfléchie de ses connaissances, une capacité de prise de décision, une personne à qui rendre compte pour valider ou non l’initiative.
VII – IL EST NÉCESSAIRE QUE CES PRINCIPES SOIENT CEUX D'UNE ÉQUIPE.
On ne peut être bien-traitant tout seul. La solitude rend plus difficile les métiers d’aide et de soin au domicile. Pour l’éviter l’organisation en services de soins et/ou d’aide à domicile ou en réseaux d’intervenants libéraux et de travailleurs indépendants est une nécessité.
En institution les « formations-actions », les audits, les auto-évaluations de qualité de soins et l’analyse des pratiques renforcent la cohésion de l’équipe à condition d’être réalisés avec compétence par des formateurs ayant l’expérience du sujet traité.
VIII – SAVOIR SE REMETTRE EN QUESTION SANS SE DÉCOURAGER.
Rien n’est plus opposé à la qualité que la routine. La routine entraîne démotivation, insécurité. Les gestes automatiques ne sont plus réfléchis. Les progrès faits ailleurs restent méconnus. L’ennui et de mauvaises conditions de travail participent à la démotivation des équipes et à celle des personnes malades dont elles ont la charge.
Pour tenter d’être « bien-traitant » il importe que chacun reste assez anxieux pour s’interroger sur sa pratique, mais pas assez pour être paralysé. Il importe que chacun soit assez satisfait de ce qu’il fait pour rester motivé, mais pas assez pour être infatué et perdre son auto critique.
▪ Bientraitance ? Ou plus modeste recherche de qualité ? En suivant ces principes on peut espérer améliorer ses pratiques et évoluer vers un objectif de qualité, plus mesurable.
DOIT-ON VRAIMENT CRÉER CE MOT ?
▪ Reste le dilemme de base de la « bientraitance » : doit on créer ce mot ? Nous pouvons craindre que ce soit au moment où une équipe se proclame bientraitante que commence la maltraitance. Se voir bien- traitant permet d’ignorer la violence que représente la situation de dépendance, la mise sous emprise.
Comment peut on « bien traiter » quelqu’un qui est dans une situation maltraitante ? Par exemple, recevoir un diagnostic d’incurabilité, devoir entrer en institution, dépendre d’autrui pour la toilette intime, etc, sont des situations violentes. Le professionnel doit aborder ces personnes avec humilité et humanité, avec compétence, conscience de ce que cette violence peut représenter pour la personne. Cet abord peut atténuer la violence de la situation, mais non l’abolir. Cela exige du savoir et un talent. Nous aurions plus confiance dans cette démarche plus modeste que dans celle d’une « bientraitance » claironnée, auto-proclamée. S’il y a « bientraitance », c’est aux autres de le reconnaître.
La bientraitance ne peut être qu’un objectif de qualité. Nous pouvons définir de bonnes pratiques, des qualifications, des compétences, une déontologie, une conscience professionnelle qui aboutissent à une pratique de qualité mesurable, mais jamais idéale. Nous ne pouvons pas définir, encore moins mesurer la bientraitance. Evitons de nous contempler « bientraitants » dans ces situations violentes pour ceux qui les subissent. N’opposons pas une « bien - traitance » des « purs », une maltraitance des autres. N’utilisons pas le mot « bientraitance »
PS Vous trouverez un texte plus complet dans la Revue de Gérontologie.
FONDATION NATIONALE DE GÉRONTOLOGIE. 49, rue Mirabeau. 75016. PARIS.
Les commentaires récents