Avec l'aimable autorisation de l'auteur nous publions ci-après
De la dignité ?
Eric FIAT, philosophe
Université de Marne-la-Vallée
Centre de Formation Continue des Hôpitaux de Paris
Ainsi,
je suis philosophe... J'ai cet honneur, et cette difficulté. Ma
situation est d'ailleurs assez singulière : j'interviens à l'heure où
jadis, le prêtre prenait la parole, pour bénir l'assemblée des
religieux dévoués aux malades, parce que dévoués au Christ. Diable !
(si l'on ose dire) : il y a dans nos propos comme une odeur de
confessionnal... Nous allions d'ailleurs citer Paracelse, et
l'inscription que ce grand médecin de la Renaissance fit graver sur sa
tombe : "toute médecine est amour".
Serions-nous entrain d'oublier que depuis 1905... ?
Soyons raisonnables : ne parlons plus d'Hôtels-Dieu, mais d'hôpitaux,
plus d'amour du prochain, mais du respect de la dignité, plus de
charité, mais de solidarité.
C'est cependant être encore fort
raisonnable, que d'entendre dans le mot hôpital, la notion
d'hospitalité. Le recul du religieux, qui pendant des siècles a fondé
les valeurs morales, a-t-il privé de fondements l'éthique hospitalière
? Nous voudrions montrer que non, et qu'il y a dans l'éthique (comme
réflexion philosophique sur les valeurs morales) une force de
résistance : la "résistance par la pensée" (E. Hirsch), pensée qui
permet de ne pas perdre le sens de son action au coeur des contraintes
de nos jours ordinaires.
Et je voudrais placer ma causerie
d'aujourd'hui sous le haut patronage de deux grands auteurs. Le
premier, c'est Aristote, qui disait : "La philosophie ne mériterait pas
une heure de peine, si elle n'aidait à mieux vivre."
Rassurez-vous,
je ne vous propose pas un heure de peine, et je vais en tous cas faire
en sorte qu'elle ne soit pas une heure pénible ! Je crois cependant à
la vérité de cette parole du vieux Maître : oui, la philosophie peut
aider à mieux vivre, quand elle fait son travail, qui n’est plus tant
aujourd’hui de bâtir de vastes systèmes d’explication du monde, que
d’essayer d’apporter un peu de clarté dans les concepts qui courent
dans la cité : dignité, respect, reconnaissance, qu’est-ce à dire, en
vérité ? Car on vit moins bien l'esprit confus, que clair. On
rappellera par exemple que qui confond l’amour et la passion court le
risque d’une vie amoureuse chaotique, le risque du passage de
l’enchantement au désenchantement, de l’illusion à la désillusion ; et
que qui ne les confond pas court la chance d’une vie amoureuse
heureuse, joyeuse, et douce. La philosophie peut donc aider à mieux
vivre, parce qu'on vit mieux l'esprit clair que confus. Elle est une
parole fragile, désarmée, qui n'a d'autre force que celle d'être dite,
et peut-être écoutée. Force de cette fragilité, cependant, quand elle
approfondit le rapport au monde, aux autres, et à soi-même ! Et c'est
alors que la réflexion philosophique trouve peut-être sa légitimité :
mise à l'épreuve du réel, particulièrement de la souffrance humaine,
que la philosophie nous rappelle le sens de ce qu'est un lien ! La
parole d'un philosophe, parole fragile, désarmée, n'ayant d'autre force
que sa capacité d'être dite et écoutée (Paul Ricoeur), aurait-elle donc
sa place ici ?
Peut-être, mais à condition que soit entendu
l'avertissement de notre deuxième grand philosophe, ou plutôt grand
écrivain, mais qui selon moi est un grand philosophe, et que vous allez
bien vite reconnaître. Et notre homme de nous raconter qu'.....
Un chat nommé Rodilardus,
Faisait des rats telle déconfiture,
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne trouvait à manger que le quart de son soûl ;
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un chat, mais pour un diable.
Or, un jour qu'au haut et au loin
Le galand alla chercher femme,
Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame,
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès l'abord, leur doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre ;
Qu'il n'y avait que ce moyen.
Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen :
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un dit : "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot",
L'autre : "Je ne saurais." Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,
Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer,
La cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d'exécuter,
L'on ne rencontre plus personne.
Jean de La Fontaine, Fables, Livre second, Fable 2
L'éthique,
c'est donc la vie examinée, comme disait Aristote ; la vie examinée...
et non pas l'examen de la vie : car l'éthique fait partie de la vie,
elle est pratique, ou n'est pas ! L'examen ne doit pas être
détachement, oubli de la pratique. Il s'agit d'un recul provisoire,
pour une meilleure présence.
Le grand Emmanuel Lévinas disait
que pour accéder à son humanité, l'homme doit se laisser troubler par
un appel venu d'autrui (autrui, le prochain que je ne peux laisser à sa
solitude, à sa souffrance, à sa déchirure), et parlait alors de la
vocation médicale de l'homme ; et soulignait le terme.
Comment y
parvenir ? En se laissant interroger, inquiéter, interpeller par le
mortel, "en acceptant la mise en question du droit naïf de ses pouvoirs
et de ses savoirs" comme disait Alain Cordier. Et qu'attend
généralement le malade ? Qu'on intervienne sur les processus naturels à
l'oeuvre en lui quand ceux-ci tendent à lui faire perdre sa dignité de
sujet. Faire en sorte que sa vie soit encore une existence ; faire en
sorte que sa vie lui permette d'assumer sa destinée historique, quelle
qu'elle soit. Aussi centrerons-nous notre travail sur ces notions de
dignité, de respect, et de reconnaissance.
Notre problématique nous semble pouvoir se résumer à deux questions essentielles :
Tous les hommes sont-ils dignes, ou seulement les meilleurs d'entre eux ?
La dignité est-elle intrinsèque à la personne humaine? ou relationnelle, c'est-à-dire émanant d'autrui ?
Or
à ces questions, les réponses ont considérablement varié au cours du
temps. Aussi la compréhension de ce qui fait la dignité du vieillard
nous impose-t-elle d'emprunter un chemin, au cours duquel nous aurons à
rencontrer cinq grandes conceptions différentes de la dignité : dignité
bourgeoise, dignité religieuse, dignité kantienne, dignité hégélienne,
dignité moderne.
La dignité bourgeoise
On
l'oublie trop souvent, le concept de dignité (du latin dignus : qui
vaut, qui a de la valeur) est d'abord d'origine bourgeoise : la
noblesse se souciait beaucoup plus d'honneur, que de dignité ! Ou bien
il faut dire que jusqu'en 1789, la société donnait plus de valeur au
noble qu'au serf, et plus au Prince qu'au Marquis, plus au Marquis
qu'au Baron, etc. ; qu'elle donnait plus de valeur au membre du Clergé
qu'au marchand (et plus au Cardinal qu'à l'Evêque, plus à l'évêque
qu'au curé, plus au curé qu'au bedeau, etc...), et que la valeur d'un
homme tenait moins à la conduite qu'à l'état. Sentant que malgré le
vieux système de l'ennoblissement, ils ne pourraient jamais lutter avec
les nobles sur le terrain de l'honneur, les bourgeois eurent alors
l'idée de promouvoir une nouvelle valeur : la valeur de dignité,
précisément. C'était également là le moyen d'affirmer que la valeur
d'un homme dépend moins de son état, que de sa conduite.
Grand
progrès, en vérité ! Mais qui comporte sa part d'ombre... Car si la
dignité d'un homme dépend de sa conduite, alors tous les hommes ne
sauraient être considérés comme dignes !
Au coeur de la
conception bourgeoise du concept de dignité, l'idée selon laquelle la
dignité n'est pas la chose du monde la mieux partagée : certains sont
dignes, d'autres pas. Le concept de dignité distingue, sépare,
discrimine. Ne sont dignes que ceux qui ont une conduite digne ;
indignes sont les autres. L'obsession hiérarchisante de la bourgeoisie
l'a conduit à considérer qu'il y avait des degrés de dignité, que la
dignité se mesurait : invention par la bourgeoisie de l'appareil à
mesurer la dignité, invention par la bourgeoisie du dignitomètre, et
utilisation frénétique de cet instrument, permettant à toute rencontre
de jauger la dignité du nouvel arrivant !
Et qu'est-ce donc qu'une conduite digne ?
Les
dictionnaires du XIXème siècle nous proposent du mot dignité les
synonymes suivants : grandeur, gravité, componction, et encore réserve,
retenue, distance, pudeur (on se "drape" dans sa dignité), contenance,
maîtrise... Or à l'évidence grandeur, componction, et plus encore
réserve, maîtrise, retenue et gravité ne sauraient sans contradiction
qualifier tous les hommes : l'idée contemporaine, d'une dignité
attachée à la personne humaine comme telle n'était donc pas une idée
majoritaire à l'époque (1) .
Ces même dictionnaires nous
proposent pour antonymes du mot dignité : indignité, bien sûr, mais
aussi bassesse, veulerie, familiarité, laisser-aller, vulgarité.
A
la lumière de ces définitions, tentons une description de la conduite
digne, et par exemple de la démarche de la femme digne, puis une
description de la conduite indigne, et de la démarche indigne...
Mesdames et Messieurs, Mademoiselle Henriette ! Regardez-la, contrôlant
ses gestes, ses lèvres, pour atteindre à une grandeur vaguement
ridicule ; prenant contenance ; ne sortant jamais dans le monde sans
serrer les poings, les lèvres et les fesses autour du sentiment de sa
propre dignité ; contenant tout ce qui en elle pourrait rappeler
l'animalité, la bassesse. Garder sa dignité, c'est en effet prendre
contenance : admirable expression ! Prendre contenance, c'est bien se
rassembler autour de ce qui est, en soi, indisponible pour autrui, ou
devrait l'être : une intériorité pure.
Car il s'agit bien en
effet de se contenir, de garder (c'est à dire à la fois de conserver et
de surveiller) de garder quelque chose qui gît en soi, et dont la
révélation, la manifestation seraient inconvenantes, ne seraient pas
convenables, seraient sujets de honte et de gêne... Quoi ? Eh bien, le
corps nu, le sexe, la pilosité, l'urine ; mais aussi la violence,
l'avidité, la cupidité qui se trouvent en nous, et se répandraient si,
précisément, on ne les contenait pas.
La dignité, ou l'art de la continence.
La dignité, ou l'art de maîtriser ce qui en soi pourrait être sujet d'indignation pour les autres...
A
l'opposé, bien évidemment, la démarche de celles qui se laissent
aller... Et on se souviendra de Maupassant, qui sut dans La maison
Tellier décrire ces pauvres filles perdues en quête de dignité, que le
bourgeois aurait jugées indignes : Louise, surnommée cocotte, et Flora,
dite balançoire parce qu'elle se déhanchait outrageusement... Fernande,
presque obèse, qui exhibait sans vergogne de gros seins mous, et Rosa
la rosse, "petite boule de chair tout en ventre avec des jambes
minuscules, qui découvrait volontiers ses jambes, choses informes,
toutes rondes, sans cheville, de vrais boudins de jambes, comme disait
Flora"... Prostituées, "femmes en cheveux", qui ne contiennent pas par
un chignon et force épingles ce qui évoque la sensualité féminine (2)
: voilà des femmes indignes...
Le corps, dans sa lourdeur, son
opacité animale ; les fonctions inférieures, les sentiments les plus
bruts, de haine, de violence, d'envie... Voilà ce qu'exhibe l'indigne,
ainsi que ses dents, et les dents qui lui manquent, quand Mademoiselle
Henriette serrait les lèvres et son dentier...
Telle nous semble
être la conception bourgeoise de la dignité : conception discriminante,
et hiérarchisante, et qui fait dépendre la dignité d'un être de
l'adéquation de sa conduite aux normes du bourg.
Pourtant, cette
conception discriminante et hiérarchisante de la dignité aurait dû
trouver dans l'héritage judéo-chrétien un adversaire vigilant...
L'héritage judéo-chrétien
Nous
savons ce que cette formule a de trop commode ; mais ce que les fils
d'Abraham (juifs, musulmans, chrétiens) nous ont apporté d'essentiel,
ce qui leur est commun, c'est la conviction suivante : chaque homme est
une personne, un être unique, irremplaçable. En d'autres termes, il y a
en chaque homme quelque chose qui transcende son enracinement dans une
cité particulière, ce qui interdit de le traiter simplement comme un
moyen au service de la communauté. Ce qui fait l'humanité, la dignité
de l'homme n'est pas la cité, mais le fait d'avoir été créé à l'image
et à la ressemblance de Dieu. Or cette ressemblance est ce qu'aucun
homme, même le pire, ne saurait perdre, en vérité. On peut même à bon
droit considérer que le monothéisme fut l'inventeur de l'idée
d'humanité. L'Antiquité grecque ou romaine, en grande partie parce
qu'elle fut polythéiste, ignora superbement la notion de droits
attachés à l'homme en tant qu'homme. Nous, Athéniens, que protège
Athéna, avons les droits des Athéniens ; mais quid des barbares ? Les
monothéistes en revanche considère l'humanité comme une ; tous les
hommes ayant le même père seront même dits frères : découverte de la
notion de fraternité humaine, idée selon laquelle, au-delà de son
appartenance à sa Cité particulière, l'homme a vocation à être membre
d'une res publica generi humani, une république du genre humain, une
cosmopolis.
Et la thèse au sujet de la dignité de se résumer
ainsi : si Dieu existe, et si tous les hommes sont faits à son image et
ressemblance, alors tous les hommes sont dignes.
Particulièrement,
le christianisme nous apporte le thème suivant : aucun homme ne peut
descendre assez bas pour échapper à l'amour de Dieu. Ce que les
chrétiens appellent la Kénose, c'est ce mouvement par lequel Dieu
s'abaisse, se vide de sa substance par amour des hommes : le Dieu
tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; cet enfant pauvre sur
un lit de paille que les peintres magnifieront jusqu'à le faire briller
comme de l'or ; et cet homme crucifié, qui meurt de la mort des
réprouvés, couvert de sueur, de sang et de crachats : c'est le même !
Aucun homme ne perd sa dignité aux yeux de Dieu, car aucun homme ne
peut descendre plus bas en apparente indignité que le Christ.
Zeus
s'incarnant pour trousser un bergère, mais remontant sur l'Olympe une
fois son plaisir pris : ce n'était pas la première fois dans l'histoire
des religions qu'un dieu s'incarnait ; mais Dieu s'incarnant dans la
plus fragile des chairs : voilà la nouveauté du christianisme. Jésus,
bien inférieur à Cupidon, angelot gracieux, fessu ; bien inférieur à
Hercule, qui à peine né se lève de son berceau pour étouffer deux
serpents...
Répétons-le : si Dieu existe, et si tous les hommes
sont faits à son image et à sa ressemblance, alors tous les hommes sont
dignes : voici le legs des fils d'Abraham à notre humanisme moderne.
Deux remarques pourtant s'imposent à ce moment de notre cheminement :
1.
Que faire, si Dieu n'existe pas, ou bien si les hommes ne sont pas
tous faits à son image et ressemblance ? On aura remarqué que
l'affirmation judéo-chrétienne d'une dignité attachée au simple fait
d'être homme est ici suspendue à la réalité de deux prémices : que Dieu
existe (et l'on se souviendra du mot terrible d'un personnage des
Frères Karamazov de Dostoïevski, selon lequel "Si Dieu n'existe pas,
tout est permis" (3), et que tous les hommes soient faits à son image
et ressemblance (et l'on se souviendra de la fameuse controverse de
Valladolid, dont le sujet fut précisément celui de la dignité des
indigènes des Amériques).
2. Se rapprochant des pauvres,
des malades, des disgraciés par la nature pour leur murmurer que Dieu
ne les abandonnait pas, le Christ n'a-t-il pas pris le risque de faire
croire que pauvreté, maladie, laideur étaient signes de la grâce ?
Certes, on pourrait démontrer, textes à l'appui, que pareille croyance
n'est en rien conforme à l'esprit du christianisme ; n'a-t-elle
cependant pas hanté bien des Hôpitaux, Hôtels-Dieu, Hospices de la
Charité ? Quel vieillard de jadis ne s'est pas entendu dire qu'en
souffrant, il "achetait sa part de Paradis" ? Le retard français dans
l'administration des antalgiques, analgésiques fut-il seulement le fait
de chirurgiens qui faisaient de la douleur un symptôme utile au
diagnostic, et refusaient l'anesthésie pour mieux démontrer la
virtuosité de leur geste opératoire ? Certes non.
Il fallait
donc que Kant vint, et Kant est venu, auquel il devait appartenir de
laïciser les apports de la religion, et de lutter contre le effets
pervers possibles de celle-ci.
Le concept kantien de dignité, ou comment Kant jette à terre tous les dignitomètres, et laïcise le concept chrétien de dignité
En 1785, Emmanuel Kant (1724-1804) fait paraître un livre sans doute
quelque peu difficile, mais qui contient une pensée dont on peut dire
qu'elle a, en quelque chose, changé la face du monde. Pour la première
fois dans l'histoire de l'humanité, il est affirmé que tous les hommes
sont dignes de la même dignité, et doivent être respectés, et ceci,
même si Dieu n'existe pas. Par rapport aux bourgeois, notre auteur
démocratise le concept de dignité ; par rapport aux fils d'Abraham, il
le laïcise. Ce double geste, de démocratisation et de laïcisation, nous
semble essentiel, et son influence, particulièrement sur le Droit
moderne, fut considérable.
Kant commence par poser une
distinction lumineuse, propre à clarifier de manière définitive le
concept de valeur : la distinction du prix et de la dignité. Les choses
ont un prix, mais l'homme a une dignité, laquelle dignité ne comporte
ni degrés ni parties. Tant qu'on se meut dans la sphère du prix, on est
en effet dans le domaine du plus ou moins : on peut donc bien estimer
la valeur d'un tableau, d'un taureau sur la foire, mais la dignité de
l'homme est elle en revanche au-delà de tout estime, inestimable.
L'homme est bien hors du prix (4 ) . Tout calcul
économique de sa valeur ontologique est une non-reconnaissance de sa
dignité. On remarquera ici quelque chose comme une logique du tout ou
rien, une logique informatique avant la lettre (5) : la dignité ne
comporte pas de degrés, on n'est pas plus ou moins digne, on l'est, ou
on ne l'est pas, et tous les hommes le sont. Tous les hommes, mais sa
logique conduit Kant à ne reconnaître aucune dignité aux choses et aux
bêtes sans raison (nous n'y insisterons pas, car nous ne sommes pas
entre vétérinaires...)
A l'origine de cette très contemporaine
idée, selon laquelle il y a une dignité attachée à la personne humaine
comme telle, le kantisme, donc, et son affirmation d'une dignité
(Würde) inconditionnelle attachée à l'humanité comme telle. Le concept
bourgeois de dignité discriminait : certaines famille étaient
considérées comme dignes, d'autres pas. Tel pauvre aurait su garder sa
dignité, tel autre pas. Dire de même que ce vieille anglaise était une
femme très digne, c'était encore introduire des nuances, des
différences de degré, entre le plus et le moins digne. Ce que fait Kant
dans ce livre aussi difficile qu'essentiel qu'est Fondements de la
métaphysique des moeurs, consiste bien à jeter bas, à briser tous les
dignitomètres que les sociétés avaient inventés...
Reste
entière cependant la question de savoir d'où vient cette dignité
intrinsèque et inaliénable, si ce n'est plus de l'existence d'un Dieu
ayant fait l'homme à son image et ressemblance. La réponse kantienne ?
Elle consistera à faire dériver la dignité de l'homme de la simple
présence en lui de la loi morale ; or la loi morale parle dans le coeur
de tout homme, elle habite toute conscience, "même la plus commune". On
se souvient qu'avant de mourir, le philosophe avait demandé à ce que
fût inscrite sur sa tombe cette belle formule de la Critique de la
raison pratique : "Deux choses me remplissent d'émerveillement : le
ciel étoilé au-dessus de nos têtes, la loi morale en nous."
Dans
les deux cas, admiration devant un mystère ; dans un cas, le mystère de
l'infini ; dans l'autre, le mystère d'un être habité par quelque chose
de plus haut que lui, mystère d'une intériorité opaque à l'examen. Pour
Kant, les hommes ne sont certes pas des saints, mais l'humanité en eux
l'est : car c'est du respect dû à la loi morale que Kant déduit le
respect dû à tout homme. Certes, tous les hommes ne sont pas également
attentifs à cette loi morale qui parle en eux, et c'est pourquoi je ne
saurais les admirer tous également, ni les avoir tous pour amis. On
dira que pour Kant, si tous les hommes sont également dignes, ils ne
sont pas tous également dignes de leur dignité. Serait parfaitement
digne de sa dignité un homme qui ferait tout ce que la loi morale dit
de faire, et rien de ce qu'elle interdit. Qui l'est, en vérité ?
Dans
l'intériorité du plus diminué des vieillards, celui que la maladie
d'Alzeimer ronge peu à peu, et fatalement, se trouve la loi morale, et
c'est pourquoi il mérité un inconditionnel respect. Certes, la nature
l'a peut-être privé des moyens de l'entendre (6) , et la loi morale
s'exprime peut-être en lui comme crie le cri du tableau de Münch :
silencieusement. Mais en est-il en quoi que ce soit responsable ? Aussi
mérite-t-il respect, le respect étant précisément l'acte qui consiste à
porter regard sur cette part inaltérable, impeccable de dignité qui se
trouve en tout homme (respicere signifie en latin regarder en arrière,
examiner, considérer, avoir égard pour). L'autre est en face de moi,
ici, et maintenant ; quelque chose m'invite à le mépriser : sa
vieillesse, son apparente infériorité. Mais n'ai-je pas le devoir de ne
pas le réduire à l'image qu'il me donne de lui ici, et maintenant ? Au
respect (7), c'est par une sorte de gymnastique de la raison qu'on
accède, assurément. Gymnastique dans l'espace : je pourrais être à sa
place, je serais là-bas, et lui ici, moi vieillard, lui pas.
Gymnastique dans le temps : il importe de ne pas conjuguer la relation
à l'autre au seul présent de l'indicatif. Il y a ce qu'il est,
présentement ; mais il y a également ce qu'il a été (ravissante jeune
fille espiègle ; bel amant de Saint-Jean), ce qu'il aurait pu être, ce
qu'il pourrait être... Venez, vieil homme, jouons ensemble sur toute la
gamme de la grammaire, des modes et des temps, et vous verrez que votre
dignité brille d'une lumière d'or, et que vous ne sauriez vous réduire
à la triste image que vous avez de vous ! Je vous donne mon respect, le
"tribut" que je dois payer à l'Autre en tant qu'il est habité par la
raison et la loi morale, et vous l'êtes, assurément.
Le
respect est donc le sentiment moral ; il s'adresse à tous les ; il ne
comporte pas de degrés (si je n'admire ni n'aime également tel homme et
tel autre, le respect que je dois leur porter ne saurait en revanche
différer) ; et comment pourrait-on refuser son respect au vieillard,
qui a porté le fardeau de l'humanité jusqu'à nous, et nous le transmets
? Mais qu'est-ce que respecter l'humanité de l'homme ? Le respect,
c'est précisément l'acte qui consiste à porter regard sur cette part
inaltérable, impeccable de dignité qui se trouve en tout homme
(respicere signifie en latin regarder en arrière, examiner, considérer,
avoir égard pour). Il consiste à ne pas réduire un être à son crime, ni
même à la somme de ses actes (laïcisation de l'idée monothéiste selon
laquelle juger un acte est humain, mais juger un homme est divin)
Approchons avec Kant cette notion de respect.
Du respect
Dans
une analyse d'une admirable clarté (8) , Kant distingue le concept de
respect des concepts dont on le rapproche généralement, et trop vite, à
savoir les concepts d'inclination, d'amour, de crainte, d'admiration...
Selon notre auteur, le respect est un sentiment, et c'est par
quoi il peut paraître ressembler à ces autres sentiments que sont
l'inclination, l'amour, la crainte, l'admiration. Il s'en distingue
cependant, parce qu'il est le sentiment moral.
Le respect n'est
certainement pas l'inclination : il y a dans le respect quelque chose
comme une force qui maintient à distance, qui nous interdit donc de
confondre les deux concepts. Rappelons du reste que pour Kant, l'amitié
est la synthèse de l'amour (force d'éloignement) et du respect (force
d'attraction). Et voilà pourquoi le respect se distingue de l'amour,
tel que Kant le conçoit ; il y a de plus dans le mot amour trop de sens
mêlés (eros ? philia ? agape ?, que les grecs distinguaient) pour qu'on
puisse sans dommages identifier amour et respect ; car l'amour, comme
sentiment, est élection, alors que le respect, comme sentiment moral,
est universel. On répondra à Kant qu'agape (la charité, l'amour
évangélique) doit être universel, alors que philia (amitié) et eros
(désir) ne sauraient l'être ; Kant le savait fort bien, mais
répondrait, rejoignant l'idée populaire selon laquelle il est
impossible de contraindre à aimer, que l'amour évangélique (agape) est
un idéal : c'est-à-dire le but constant, mais inaccessible ici-bas, de
l'homme. C'est parce que l'homme tel qu'il est sur cette terre, c'est à
dire un mélange impur de liberté et de nature, est incapable d'un pur
amour (9) pour la loi morale et pour tout homme, qu'il doit respecter
la loi et tout homme. A défaut d'amour, du respect ! Entre les deux
concepts, un rapport de suppléance. Faute de grives, on mangera des
merles ; faute d'amour agapéen, du respect ! La loi nous contraint
donc, c'est-à-dire qu'elle contraint notre part sensible (naturelle) :
voilà pourquoi elle nous parle sous forme d'impératifs.
Le
respect n'est pas la crainte : pour le coup, ce serait confondre cette
force d'éloignement qu'il contient avec une force psychologique,
affective de répulsion, qui nous fait fuir devant le danger ou la
nuisance.
L'admiration enfin est le sentiment qui, nous dit
Kant, se rapproche le plus du respect ; notre auteur y voit une
affection mâtinée d'étonnement ; l'admiration cependant ne saurait
universelle, et comporte des degrés. Elle est donc un concept
aristocratique : parce qu'on ne saurait admirer tous les hommes, et
qu'on ne saurait admirer également tous les hommes qu'on admire,
l'admiration discrimine.
Rappelons enfin que tous ces sentiments
(inclination, amour, crainte, admiration) peuvent s'éprouver pour les
choses et les bêtes : on peut admirer le coucher de soleil comme on
admire Menuhin ; on peut craindre les chiens comme on craint Néron ;
mais on ne peut pas les respecter nous dit Kant : le respect ne
s'applique qu'aux personnes... et à la loi.
On voit donc à présent, et comme en négatif, ce qu'est le respect et ses caractères essentiels.
Cet
admirable édifice que nous légua le kantisme, nous semble pourtant
incomplet, en ceci qu'il ne dit pas assez le rôle joué par autrui dans
l'accès d'un homme à sa propre dignité. Est donc venu le moment de
donner la parole à Hegel (1770-1831), et de se pencher sur la notion de
reconnaissance.
La dignité selon Hegel, ou : de la reconnaissance
Pour
Hegel, le fait d'être reconnu comme homme par autrui n'est pas quelque
chose qui s'ajoute à une humanité déjà pleinement constituée : ainsi la
reconnaissance venue d'autrui fonde réalise, actualise mon humanité :
son rôle est fondamental, et non pas secondaire. Je ne suis pas humain
(digne), puis reconnu comme tel par l'autre (par surcroît, de manière
luxueuse) : le secret de ma dignité se trouve dans le regard qu'autrui
porte sur moi. Et ma dignité restera intacte, préservée des atteintes
de l'âge, de la maladie, de la décrépitude, et même de la mort, si
autrui me fait la grâce d'un regard respectueux.
Connaître la
vieillesse, reconnaître la personne : tel est le programme que nous
proposerait l'hégélien. Et de même que celui qui accompagne les
premiers pas de l'enfant est quelque chose comme un éveilleur, de même
celui qui accompagne les derniers pas du vieillard peut être regardé
comme un veilleur. Témoins, garants de leur impeccable dignité.
En
l'homme, un noyau infracassable, quelque chose d'indisponible, de
sacré, autour de quoi l'homme qui s'écrie "j'ai ma dignité" se
rassemble, se ressaisit. Dieu sait qu'il arrive que la personne âgée,
trahie par son propre corps, se sente comme disloquée, morcelée :
invoquant sa propre dignité, elle se rassemble autour de ce noyau dont
nul ne saurait disposer. On se drape dans sa dignité : pudeur et
dignité sont liées, le non-respect de l'une entraîne une offense de
l'autre. Suis-je ce corps exposé, examiné, décomposé au gré des
spécialisations médicales, objet d'investigations gênantes, voire
humiliantes ? Vous me connaissez comme simple agrégat d'organes plus ou
moins abîmés, re-connaissez-moi comme sujet ! Adressez-vous au sujet
que je suis ! Au-delà du regard cognitif que vous m'infligez,
faites-moi la grâce d'un regard respectueux.
Et c'est parce que
la reconnaissance n'est pas tant identification (nouvelle
identification, re-connaissance) que gratitude, que nous ne pouvons que
répéter l'admirable mot de Bachelard : "Le moi s'éveille par la grâce
du toi" (10 ).
De tout cela, Cocteau nous livra une inoubliable
parabole dans La belle et la bête. On sait que, victime de quelque
maléfice, un Prince ne peut plus offrir de lui que l'image terrible
d'une bête. Ayant fait prisonnière la belle, il se déchire les flancs
devant sa porte, qu'elle ouvre brusquement.
La belle : -Que faites-vous devant ma porte ?
La bête : -Pardon...
La belle : -De quoi me demandez-vous pardon ?
La bête : - D'être une bête...
La belle : Ces mots vous vont aussi mal que possible ; disparaissez !
La
bête : Ne me regardez pas, ne me regardez pas : votre regard me brûle !
Je ne peux pas supporter votre regard. Fermez votre porte ! Fermez
votre porte !
disait Jean Marais-la bête à Josette Day-la belle.
Ce genre de scène ne se produit-il pas bien souvent dans nos divers
hôpitaux, ou maison de long séjour ? Certes, mais qui oubliera que la
Bête va se transformer en beau Prince, par la seule grâce d'un regard
aimant ? Oui, ce que le regard de la belle fit à la bête, n'importe
quel regard un peu respectueux, voire aimant, peut le faire, un peu
(11), à l'autre que l'âge semble abîmer. Etre de l'image de l'autre le
miroir amical ; réfléchir avant de lui réfléchir son image (12) ,
réfléchir à son inaliénable et impeccable dignité, au respect qu'on lui
doit : voilà bien ce que je puis lui offrir en vérité de plus précieux,
et même lui dois.
Pourtant, cette conception relationnelle de la
dignité rencontre encore bien des résistances. Il nous faut pour finir
dire un mot de ce que nous appellerons la conception moderne de la
dignité.
La dignité moderne
Cette conception
moderne se fonde sur l'idée selon laquelle certaines maladies ôtent la
dignité, certains handicaps portent atteinte à la dignité. On "tombe"
malade : c'est d'une chute en effet qu'il s'agirait, d'une perte de
dignité.
Mais quelle est cette dignité que l'on perd alors ?
La dignité des bien portants, celle de la vie pleine, sûre de son fait.
Réinventant, malgré Kant et malgré Hegel, des critères de dignité, le
moderne affirme à nouveau que la dignité n'est pas du monde la chose la
mieux partagée. Quels critères sont à présent avancés ? Le rôle social,
les honneurs, les performances, la carrière, la conscience maîtresse de
soi et peut être des autres, la maîtrise de soi comme de l'univers, de
sa parole, de ses mouvements comme de ses sphincters, la beauté
peut-être... Bref, il s'agit ici de définir la dignité comme maîtrise,
et comme autonomie. Résorbé dans un vaste projet de salubrité
collective, la vieillesse sera donc ce qui doit ne pas être : il
faudrait pouvoir rester jeune, et jusqu'au bout. Sur son lit de
douleur, le vieillard ne demande-t-il pas parfois quelque chose comme
le sacrifice de soi sur l'autel des valeurs contemporaines : beauté,
rapidité, utilité... ; sans y adhérer nécessairement, il se plie à
l'idéologie du temps : "je ne sers plus à rien, je coûte cher à la
Sécurité sociale, je me dégoûte..."
On sait pourtant que lorsque
la douleur est soulagée, une bonne part des demandes d'euthanasie
disparaît... Pas toutes ? Certes, mais que de fois, en demandant la
mort, c'est l'amour que l'on appelle. L'homme se réduit-il à ses
conditions objectives ? Etre privé du pouvoir d'expression de soi et de
son autonomie, est-ce perdre toute dignité ? Ne demeure-t-il pas alors
en lui quelque chose demeure qui fonde sa grandeur, et sa dignité ?
Kant
a brisé les dignitomètres ; n'en réinventons pas de nouveaux, qui
mesureraient la dignité d'un homme à son degré d'autonomie. Affirmons
avec force que la dignité d'un homme ne se mesure pas. Ni le handicap,
ni la maladie, ni les éclipses de la raison, ni même la mort ne peuvent
lui enlever cette dignité.
"De même que souvent les
chanteurs sont empêchés de montrer leur talent par la mise hors d'usage
de l'instrument dont ils se servent, qui s'est gâté avec le temps,
de même aussi l'esprit [...] n'exerce son activité normale que
là où tout est selon l'ordre de la nature."
.
Cette belle
formule de Grégoire de Nysse dit tout : les divers empêchements dont
souffrent parfois les vieillards laissent intacte leur dignité, et
c'est à autrui de l'attester tout le jour et tous les jours. Parce que
leur identité dépend de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, l'image qu'ils
ont d'eux-mêmes de l'image que j'ai d'eux, et l'image que j'ai d'eux de
l'idée que je me fais de ma propre finitude, leur rencontre est pour
moi occasion de méditer sur mes propres limites. Et ces vieillards ne
sont-ils pas parfois mes maîtres de sagesse et de sapience, semblant me
dire par divers moyens : "si je peux les supporter, moi, pourquoi pas
vous ?"
Et quand la dignité, la valeur d'un homme semble ne plus tenir qu'à la part de mystère qu-il contient, redoublons d'assistance !
Aussi l'accompagnement des vieillards, des mourants, et même des morts nous semblent-ils des devoirs de civilisation.
L'accompagnement, comme devoir de civilisation
Quand
la mort s'approche, la mort, la mort au goût de sel, la mort au noir
suaire, à la bouche terreuse... Un jour, la mort viendra nous taper sur
l'épaule, et nous rappellera (nous qui sommes et nous expérimentons
comme êtres d'esprit et non seulement comme êtres de nature), nous
rappellera à l'ordre de la nature. Comme dit L'Ecclésiaste : "Car il en
va de l'homme comme de la bête, comme meurt l'un, ainsi meurt l'autre ;
tout va en un seul lieu, tous sont faits de poussière et vont en
poussière. Qui peut dire si l'esprit de l'homme s'élève, et le souffle
de la bête descend sous terre ?" (3, 19-22)
Qui peut dire en effet ?
Au
chevet du mourant, il ne s'agit pas tant de faire quelque chose que
d'être là, pas tant de dire que d'écouter : ouvrir un vide de bonne
qualité, à l'intérieur duquel les paroles du mourant peuvent se
déployer ; une chambre d'écho à la meilleure acoustique possible. Ainsi
y a-t-til possibilité de découvrir au dernier moment des potentialités
cachées de l'être, une lumière nouvelle que la "vie active", ou vie
affairée semble vouloir éteindre.
Notre civilisation laïque,
pauvre en rites de passages, a tendance à dénier la mort. Elle habite
cependant l'homme, dès le début, et l'intériorité humaine est en vérité
un espace infini, que ne peuvent mesurer les règles de la vie sociale.
Aussi vivons-nous "dans une société que la mort effraie" (François
Mitterrand), une société qui mutiplie les moyens de se divertir des
questions essentielles comme le disait Pascal. "A l'origine de la
société industrielle, fondée sur le primat de la marchandise -de la
chose-, nous trouvons une volonté de placer l'essentiel -ce qui effraie
et ravit dans le tremblement- en dehors du monde de l'activité, du
monde des choses. La religion en général répondit au désir de l'homme
de se trouver lui-même, de retrouver une intimité toujours étrangement
égarée", disait Georges Bataille dans un livre au titre évocateur : La
part maudite. Et le déclin des religions qui écoutent au moins,
consolent au mieux, laisse une place vide que la société laïque sait
mal remplir.
La mort apparaît donc bien comme la part maudite de
notre civilisation. Mais la mort nous attend ! Et il n'est pas
nécessaire d'entrer dans les profondeurs du discours psychanalytique
pour deviner que le refoulement de la mort et de l'angoisse (qui est la
morsure que le néant fait à notre "âme et conscience") est dangereux.
Voici
donc que la mort me rappelle à l'ordre de la nature, et voici donc que
cette intériorité que la société dénie prend à présent toute la place ;
et veut être entendue, hurle parfois même qu'elle veut être entendue.
Ecoutons.
Ecoutons, pour que les derniers instants soient au moins vécus, si la
paix qu'apportaient les religions fait désormais défaut. Accompagner le
mourant, c'est aussi accompagner sa révolte contre la mort :
méfions-nous de cette conception des soins palliatifs qui en fait un
chef d'oeuvre de douceur, d'harmonie : il y a dans la vie, et dans la
mort humaines une part de tragique, et le tragique n'est pas soluble
dans le palliatif, et pas non plus dans l'éthique.
Accompagner
le mourant, c'est se faire son témoin. Ecouter ses dernières paroles,
pour témoigner que jusqu'au bout, et même après la mort, il fut un être
d'esprit.
Je me porte alors garant de son humanité. Il peut
partir plus tranquille. Quand la mort l'aura pris, lui aura cloué le
bec, aura transformé le visage expressif de l'homme de parole en masque
inexpressif (ou figé dans une unique expression), quand il ne pourra
plus répondre, ce sera à moi de répondre pour lui. Et responsabilité ne
vient-il pas de manière significative du verbe répondre ?
Aussi
les survivants peuvent-ils apparaître comme responsables des morts :
capables de répondre à la place de ceux qui ne peuvent pas répondre,
capables de répondre de leur humanité.
Insistons beaucoup sur le
fait que responsabilité ne doit pas signifier culpabilité ; la
culpabilité, c'est la responsabilité mal vécue, vécue pathologiquement.
Cette responsabilité pour le mourant et pour le mort, bien loin d'être
un fardeau empêchant de bien vivre, est au contraire ce qui fait de nos
vies des existences vraiment humaines. "L'humanité est composée de plus
de morts que de vivants", disait Auguste Comte. Voilà qui signifie que
les morts font toujours partie de l'humanité : et ce, grâce aux
survivants, grâce aux souvenirs qu'il gardent, au travail de mémoire
qu'ils font. L'homme est le seul animal qui se souvienne de son
grand-père, le seul animal qui enterre ses morts : dérobant au regard
des survivants le triste spectacle d'une décomposition, d'un retour à
l'immanence naturelle, les proches du mort sauvent ainsi l'humanité du
mort, dont on se souviendra comme d'un être d'esprit ; et
réciproquement, c'est en faisant ce travail de mémoire, en veillant sur
le mourant et sur le mort, que les vivants existent comme êtres
vraiment humains, comme êtres d'esprit, et non pas comme bêtes
amnésiques
Insistons : ceci nous semble valoir quelle que soit
l'idée philosophique qu'on se fait de la mort ; quand bien même la mort
serait le passage d'une manière d'être au pur et simple néant (et non
pas le passage d'une manière d'être à une autre manière d'être : vie en
Dieu par exemple) ; quand bien même nous serions tous condamnés à
devenir un jour poussière, vieux ossements rongés par la tristesse et
par l'ennui.
Proches les uns des autres, les mourants et les
bien portants, les hommes morts et les hommes vivants se constituent
les uns les autres comme êtres d'esprit, et ce, par la seule grâce de
cette proximité que l'hôpital doit permettre, et ne permet pas encore
assez. Cela coûte cher dites-vous ? Plus cher qu'une "bonne mort"
administrée ? Eh bien que notre société mette le prix qu'il faut pour
mériter le titre de civilisation...
Ainsi, la philosophie pourrait rappeler à la médecine sa mission essentielle.
Elle
l'oublie parfois, par exemple quand les moyens techniques mis au
service de cette belle fin qu'est l'hospitalité donnée à celui qui
souffre, s'érigent en fin en soi. Il n'existe point de médecine chez
les animaux : aussi nos frères vagabonds, lorsque la mort s'approche,
errent-ils à la recherche d'un endroit pour se coucher, et pour mourir.
La mort humaine est en revanche de moins en moins souvent une mort
naturelle : la mort de l'homme s'accompagne de plus en plus souvent de
décisions médicales, quand elle n'en résulte pas. Des défis se posent
donc à la médecine moderne, auxquels elle ne saurait répondre
humainement sans réfléchir sur elle-même.
On naît, et le plus
souvent on meurt à l'hôpital. C'est à l'hôpital que la femme met au
monde son enfant (alors que la renarde met bas ses petits),
l'accueillant dans un monde et non pas dans un milieu naturel ; et
c'est de plus en plus souvent à l'hôpital que le père déclare et
reconnaît son enfant, qui ainsi n'est pas qu'un fils de la nature, mais
aussi un fils de l'alliance. C'est encore à l'hôpital que le plus
souvent l'on meurt, à l'hôpital que les proches viennent se recueillir
sur le corps du défunt, viennent reconnaître le mort. Souhaitons que
l'hôpital permette à ces deux reconnaissances qui encadrent la vie
humaine d'être autre chose que de rapides formalités : plus qu'une
identification, la reconnaissance est, dans son essence, gratitude, et
la gratitude est l'essence même de la vie vraiment humaine. A l'opposé
de cette gratitude dont nous faisons l'éloge, l'ingratitude, la
négligence d'une civilisation qui se débarrasse de ses vieillards, et
porte à ses morts ces monstrueuses fleurs artificielles...
La
grand-mère est sur son lit d'hôpital, elle attend inconsciemment la
mort, la mort au goût de sel, la mort à la bouche terreuse : son
chignon est tombé, j'aperçois de longs cheveux blancs que je n'avais
jamais vus... Aidez-moi à l'accompagner.
Au bout de ce trop long
chemin qui, nous l'espérons, n'aura pas été pour vous un chemin de
Croix, redonnons la parole à La Fontaine :
Ne faut-il que délibérer
La cour en conseillers foisonne.
Est-il besoin d'exécuter ?
L'on ne rencontre plus personne
Le
philosophe ayant délibéré avec vous sur la dignité va donc se taire. Il
est heureux d'avoir rencontré, non pas personne, mais des personnes,
qu'il remercie pour leur attention, qu'il remercie d'avoir écouté cette
parole fragile, désarmée qu'est la parole philosophique. Et puis encore
un peu de La Fontaine si vous le voulez bien :
Je voudrais qu' ...
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet.
Je vous remercie de votre attention, fais mon paquet, et vous invite au banquet...
Eric Fiat
(1) - On l'aura remarqué : cette idée est de nos jours tellement à la
mode qu'elle sature aujourd'hui tous les discours de nos hommes
politiques, et qu'elle a même fait son apparition dans l'allocution
présidentielle d'un 31 décembre où notre Président de la République
crut devoir, en nous présentant ses bon voeux, faire allusion à la
"dignité intrinsèque et inaliénable de la personne humaine". Nous
avions donc un président kantien (sans le savoir ? en le sachant ?
Laissons cette question...) !
(2) - Dans la mythologie
bourgeoise, les cheveux longs lâchés évoquent la figure de la sorcière,
et sa lubricité. La femme doit avoir les cheveux longs (la garçonne qui
se coiffe comme un homme inquiète la bourgeoise, qui spontanément lui
prête ces amours qu'on dit "particulières" : elle non plus n'est pas
une femme digne), mais dignement attachés !
(3)- Rappelons que les plus terribles manquements à la dignité humaine, ceux des nazis, furent l'œuvre d'athées conséquents.
(4) -Et non point hors de prix, car rien n'est hors de prix : un Van
Gogh est certes hors de portée de ma bourse, mais pas de celle d'un
milliardaire japonais, qui va l'acheter pour l'enfermer dans un
coffre... Et puis tout peut semble-t-il s'acheter : les corps
(prostitution), les consciences (corruption) même.
(5)- 0 ou 1.
(6) - Au rebours du criminel intelligent, qui a tous les moyens de
l'entendre, l'entend effectivement, et décide de ne pas l'écouter.
(7) - "Le sentiment moral", dit Kant, le seul sentiment qui soit
d'origine rationnelle, et auquel on arrive par une gymnastique de la
raison.
(8) - Voir Critique de la raison pratique, op. cit., p. 80
(9) - Voir Fénelon.
(10) - Grâce, gratitude : le champs lexical parle de lui-même
(11)- Un peu, en effet, car nous voulons nous garder de tout angélisme
: toute fin de vie n'est pas paisible, et comporte sa part de tragique.
Le tragique n'est pas soluble dans l'éthique, et notre définition de
l'éthique est la suivante : un effort pour rendre le tragique moins
tragique. Ce dont nous voudrions nous garder par dessus tout, c'est de
"l'optimisme philosophique", caricature d'une espérance qui n'aurait
pas connu les larmes, d'un espérance qui oublierait que les larmes
peuvent toujours resurgir, et que certaines sont amères.
(12)
- On se souvient de la formule de Cocteau : "Les miroirs feraient bien
de réfléchir avant de nous renvoyer notre image"...
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